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Histoire (s), patrimoine, portraits, anecdotes, ressources sur le département de la Somme.

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Soupe à l'oseille funeste

Le vendredi 27 novembre 1818 à midi, chez les Delahaye, rien n’est encore prêt pour le dîner, alors que le fils doit se trouver au collège royal à deux heures. M. Delahaye envoie sa servante acheter chez M. Saint-Saulieu, rue des Crignons, de l’oseille cuite pour en faire la soupe.
Oseille commune (rumex acetosa).La servante s’apprête à faire réchauffer la soupe dans une casserole de terre très épaisse. M. Delahaye s’impatiente, pense qu’il faudra trop de temps pour réchauffer le plat, et lui indique une casserole de cuivre dont on se servait habituellement pour du chocolat. Elle n’avait pas été utilisée depuis quinze jours. On se contente de l’essuyer et on y fait la soupe.
Pendant ce temps, Mme Delahaye, occupée dans un autre appartement, reste étrangère à ce qui se passe dans la cuisine. Avertie que le dîner est prêt, elle se fait attendre. La casserole est retirée du feu, et la soupe refroidit. Il est déjà plus d’une heure lorsque son mari verse le liquide dans la soupière, la pose sur la table, et envoie à nouveau dire à sa femme que l’on a servi.
La voyant venir enfin, il sert d’abord son fils, et se sert ensuite. Mme Delahaye, qui aime la soupe épaisse, en met elle-même dans son assiette. Leur fils avait l’habitude d’ajouter du lait dans la soupe à l’oseille. Il en demande à la servante qui lui en verse une bonne quantité.
Le père et le fils en mangent d’abord. La mère, à la 3e ou 4e cuillérée, trouve la soupe mauvaise, les autres ne la trouvent pas bonne mais mangent toujours. Mme Delahaye absorbe encore une ou deux cuillérées et se plaint que la soupe sent le pourri. Elle aperçoit au-dessus de petites bulles qui lui paraissent d’un autre vert que celui de l’oseille.
Tout le monde cesse alors de manger, mais une sœur de la maîtresse de maison, qui les regardait dîner, fait remarquer qu’il pouvait s’agir simplement de moisissure. Rassuré, le père achève sa soupe, l’enfant abandonne la sienne mais la mère, dégoûtée, cesse de manger. Quant à la servante, effrayée, elle n’en mange pas du tout. La mère n’en a absorbé que sept à huit cuillérées, mais du plus épais, le père et le fils davantage, mais celle du mari était claire et celle du fils noyée de lait.
On sert ensuite de la sole frite. L’enfant, qui ne l’aime pas, en mange peu, et le père suffisamment. Sa femme n’y touche pas, disant que la soupe lui était restée dans le gosier et lui avait ôté l’appétit. Elle sort ensuite avec sa sœur pour faire des courses, et le fils va au collège.
M. Delahaye retourne à son magasin pour y travailler. Mais, au bout d’une demi-heure, il se sent mal. « Je me fais des idées, essaie t-il de se persuader, à cause de qu’on a dit du repas. »
Pendant ce temps, au collège, la situation n’est pas brillante. L’enfant s’est mis à vomir dès son arrivée, et aussi un peu plus tard, si bien que le professeur le renvoie chez lui. Voyant son fils malade, le père craint de l’être lui-même plus sérieusement qu’il ne l’avait cru d’abord. Il descend auprès de lui pour l’interroger, mais bientôt il est pris de nausées et boit un verre d’eau sucrée. Un moment après, il a un vomissement considérable. Il ne vomit qu’une seule fois mais son mal au cœur et ses nausées persistent.
Sur ces entrefaites, Mme Delahaye rentre chez elle. Trouvant son mari et son fils dans cet état, elle envoie chercher le Dr. Josse, sans penser à elle-même. M. Josse n’étant pas chez lui à ce moment-là, il ne vient que vers les cinq heures. Le père et le fils se sentaient mieux, quoique encore tourmentés par des nausées et fatigués par les secousses qu’ils avaient éprouvées. La mère n’avait pas envie de vomir, mais se plaignait d’une lourdeur à l’estomac. Mais elle s’imaginait avoir mangé trop peu de soupe pour qu’elle puisse être cause de son malaise.
M. Josse se fait présenter la casserole dans laquelle il reste assez de soupe pour qu’il puisse constater, et par les petit points verts qui la surnagent, et par son goût âcre, qu’elle contient de l’oxyde de cuivre, en petite quantité, mais suffisante pour être rendue sensible par l’action de l’ammoniaque.
Comme l’oseille avait été achetée toute cuite, il envoie la domestique en chercher de pareille chez le marchand qui l’avait vendue, mais le pot où elle avait été prise est vide. Quant à la casserole, elle est brune et n’offre aucun point sensiblement oxydé.
Il prescrit de l’eau bien sucrée et du lait aux malades. Il envoie cherche le lait au faubourg, mais ne peut en avoir avant le soir. En attendant, toute la famille boit de l’eau sucrée.
Madame Delahaye ressent toujours de la pesanteur, cependant elle joue une partie avec un parent qui vient dans la soirée. Son mari continue d’avoir mal au cœur. Ils soupent avec du lait sucré dans lequel ils trempent du pain. Monsieur Delahaye se sent mieux, mais sa femme commence à avoir des nausées et vomit presqu’aussitôt, et cela plusieurs fois de suite avec effort et abondance.
Ils se couchent mais elle continue à vomir toute la nuit, et les jours suivants au moins deux fois par heure. A force de calmants, les vomissements s’apaisent, mais dans leur intervalle, elle est sans cesse tourmentée de nausées. Dans les trois premiers jours, elle va dix ou douze fois à la selle par 24 heures. Pendant le cours de la maladie, l’estomac et le ventre ne sont pas sensibles.

Malgré les soins, elle succombe sept jours plus tard, le jeudi 3 décembre à 6 heures du soir.

Les nausées du mari avaient cessé la nuit suivant l'absorption du potage, et quelques coliques avec diarrhée qu’il éprouve dans la soirée du samedi le tirent d’affaire. Le fils ne se ressent plus de son indisposition dès le samedi matin.

Ce funeste évènement suscite un vif émoi dans toute la ville. Un article rappelant le danger qu’il y a à se servir d’ustensiles en cuivre mal étamés est publié dans le journal, occasion de rappeler les précautions à prendre dans la préparation des aliments.

L'oseille et le cuivre

Pour finir, voici ce qu'on peut lire dans un ouvrage de 1833, intitulé Journal de chimie médicale, de pharmacie et de toxicologie, volume 9 (Paris, Béchet Jeune, 1833), p. 152-153 :

« [..] je suis parvenu à démontrer la présence du cuivre dans les liquides suivants :
[...]
4°. Dans de l'eau qui avait servi à faire cuire de l'oseille dans un chaudron de cuivre jaune : cette eau contenait une quantité prodigieuse de cuivre ;
[...]
On est porté à conclure de ce qui précède que l'usage du cuivre devrait être proscrit dans les arts qui ont notre alimentation pour but, et notre santé pour objet. Cette conséquence n'est point illogique ; mais malheureusement le haut prix des métaux qui pourraient le remplacer avantageusement s'opposera de longtemps encore, nous le craignons, à ce que le cuivre soit complètement abandonné.
Cependant, il faut le dire, la coction des légumes dans des vases en cuivre est à peu près sans inconvénient, lorsque l'on ne destine que le légume lui-même à l'alimentation.
J'ai prouvé que l'eau d'oseille, d'artichauts, de chicorée, etc., contenaient du cuivre. N'est-il pas très probable, d'après cela, qu'en lavant ces légumes, ou en les exprimant fortement, on leur enlèverait tout le cuivre qu'ils contiendraient ? Cela ne fait pas le moindre doute pour moi. Mais il serait très dangereux d'employer cette eau pour la préparation des aliments, et il serait très imprudent, par exemple, de préparer une soupe à l'oseille dans un vase en cuivre ; mais le vases de ce métal peuvent être employés sans un grand danger à la cuisson des légumes. »

Sources :
Archives départementales de la Somme, Rapport de la commission de santé de la mairie d’Amiens au maire du 19 décembre 1818, transmis au préfet, et correspondance échangée entre le maire et la préfet.
Acte de décès de Marie Jeanne Madeleine Tranel, du 4 décembre 1818.
Journal de chimie médicale, de pharmacie et de toxicologie, volume 9, Paris, Béchet Jeune, 1833, p. 152-153. Sur Google books.

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